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Le corps, un capital à préserver JULIE BORDENAVE

Matière première à modeler, en même temps que matériau imposant ses propres limites, le corps est pour un artiste de cirque source de dépassement et de contraintes. Un capital à apprivoiser, puis à entretenir et préserver, malgré les contraintes inhérentes à toute pratique de haut niveau.

Pour le circassien, le corps en soi détermine déjà le mode d’accès à la discipline, délimitant parfois le choix premier de l’agrès, ainsi que le l’explique Alexandre Fray, porteur de la compagnie Un loup pour l’homme : « il y a bien sûr une donne physique - taille, poids, masse musculaire ; mais surtout un caractère. Il faut aimer prendre des risques pour être voltigeur, avoir envie de sauter ou de se jeter la tête en bas en se disant qu’on va te rattraper… Même si j’avais les capacités physiques de faire ce que fait Frédéric (Arsenault, voltigeur de la compagnie, NDR), je ne pense pas en avoir les capacités psychologiques. Je préfère être responsable que de me mettre en danger. Déjà plus jeune, Fred était receveur au foot américain, c’était celui qui courait vite ; moi j’étais gardien de but, celui qui faisait attention à la fin ! »

Entre prise de soin et prise de risque

Corps matière première, outil à modeler, mais aussi à économiser. Entre exigence et bienveillance, de quoi est faite la relation d’un circassien à son corps ? « De tout ça à la fois, selon Alexandre. On essaie de faire en sorte qu’il aille bien, mais en même temps on le pousse. Je sais par exemple que je suis en train de tirer sur mes disques vertébraux, mais je continue à le faire parce que c’est mon métier. On essaie de faire la balance les deux, de le mener le plus loin possible, en le maltraitant le moins possible... » (Lire également sur ce sujet : Soigner les artistes : le point de vue des médecins).

« A l’école, un Russe me disait : "un acrobate qui n’a pas mal est un acrobate qui est mort", se souvient Frédéric Arsenault. C’est raide, mais quelque part c’est pourtant vrai ! On apprend à accepter la douleur, à se faire pousser dessus pour s’étirer… Ca fait mal, des fois tu fais une entorse, c’est normal ! Il faut aussi savoir se connaître, ne pas trop se pousser suivant l’humeur et la fatigue. » « C’est ça aussi que montre le cirque : la relation de soi à son corps, analyse Alexandre. C’est ça aussi que les spectateurs voient, qu’un corps peut faire tout ça. Or, pour un artiste de cirque, le niveau technique est forcément plus élevé, on a nos propres références, on en oublie parfois que pour un non circassien, des choses simples sont déjà extraordinaires. Mais on ne va pas pour autant se contenter de tenir sur une main, sinon ça n’a pas de sens ; on est là pour aller le plus loin possible dans les voies qu’on choisit. » « …Ou pour essayer de les détourner, nuance Frédéric. Et puis il ne faut pas non plus oublier pourquoi on le fait : le plaisir ! J’aime travailler avec mon corps, avec Alex, avec le public, donc ça me fait accepter tout le reste ! »

Les limites

Repousser les limites, perfectionner des techniques, la quête peut sembler parfois décourageante ou illusoire : « la maîtrise technique est en effet sans fin, acquiesce Alexandre. En revenant du Festival Mondial du Cirque de Demain, on s’est dit qu’on était nuls ! Il y a des choses qu’on sait qu’on n’atteindra jamais, c’est fini pour nous, c’est trop tard, on n’a pas commencé assez jeunes. On a aussi changé de partenaire, il a fallu réapprendre des choses dès le début… A un moment, ça pose la question de savoir si ça vaut la peine de continuer à bosser une technique alors que dans le monde, sur ce registre-là, il y aura forcément des gens qui seront meilleurs que nous. Je pense notamment aux Russes et aux Chinois, qui resteront de toutes façons quasi intouchables au niveau technique. Mais la maîtrise corporelle se situe aussi dans plein d’autres domaines. Nous avons développé des formes précises, un peu étranges, dans lesquelles on pourrait aller plus loin. La virtuosité peut parfois résider dans la présentation de choses plus simples, mais qui contiennent déjà tout. »

Incompressible par essence, le temps est une donnée particulièrement contraignante pour la polyvalence que requiert la discipline circassienne : « il y aussi le paradoxe de l’entraînement et des tournées, on ne peut pas toujours s’entraîner à deux. Et puis on ne peut pas passer sa journée à danser pour être un bon danseur, jouer de la musique, être un super acrobate, et en même temps créer, être en tournée, bâtir une vie familiale… Il y a un équilibre à trouver ! »

Une histoire de possibles

Et bien sûr, le spectre de l’âge, course contre la montre chez les circassiens, comme chez tout sportif de haut niveau : « on a une deadline en tant qu’acrobate, on ne va pas pouvoir faire ça pendant encore vingt ans, reconnaît Alexandre. Mes problèmes de dos me rappellent que ça peut exister. Si je peux encore porter à 40 ans je serai super content, mais à 45 ça devient difficile… Je ne connais pas tant que ça de vieux artistes de cirque. » Un mode de vie aléatoire, soumis aux impératifs de l’itinérance et de la stricte horloge biologique, qui amène doucement l’artiste de cirque à modeler l’expérience accumulée au cours d’années de pratique intensive. Une fois que le sillon de la technique a été creusé, que l’identité artistique a été trouvée, le circassien peut approfondir ses pistes d’exploration.

Ainsi en est-il du trampoliniste Mathurin Bolze, dont la création se nourrit des multiples pistes explorées auprès de divers collaborateurs extérieurs (apesanteur avec Kitsou Dubois, travail au plateau avec François Verret…) : « ce n’est pas une histoire de désir, mais une histoire de possible ; il y a des jeunesses qui permettent de perfectionner la technique, des âges sur certaines disciplines... Sur du haut niveau, le cirque, comme le sport, a une durée de vie courte, mais aussi riche d’expériences. Ca se situe dans les extrêmes, il y a des choses à raconter autour de tout ça. Je ne pense pas du tout que le corps ait trouvé ses limites. En revanche, en ce qui me concerne, je pense que j’arrive au bout. Je n’ai plus les mêmes goûts de la prise de risque, la peur est plus présente. J’ai aussi davantage envie de raconter des choses et de cibler un thème précis, plutôt que de passer toute mon énergie dans la recherche d’un nouveau vocabulaire. »

Substituer du sensible au pratique

Car acquérir une virtuosité acrobatique ne préjuge en rien de la transmission de sens. Selon Alexandre Fray, il s’agit de substituer du sensible au pratique. Pour lui, la formation même des circassiens est révélatrice de cette problématique : « les circassiens sont formés aujourd’hui essentiellement par des professionnels venant du sport, et on y ajoute des cours de danse et de théâtre. L’enjeu serait maintenant d’ancrer le cirque en tant que pratique artistique. Nous ne nous considérons pas comme des sportifs, mais nous cherchons à voir comment nous pouvons transmettre du sensible ; nous ne cherchons pas à tenir un discours, mais à transmettre des choses qui nous échappent. Il faut alors que l’entraînement devienne un outil, pour tenter de répondre à la question : comment mettre en jeu cette pratique, des techniques ? »

Comme le pose Corinne Pencenat dans "Le cirque au risque de l’art" (1), le circassien se situe en effet à un endroit singulier, au confluent de l’athlète, de l’acteur et de l’artiste : « le travail de l’acteur nécessite une triple distinction entre la personne privée (le comédien), le personnage, et l’acteur sur le plateau (véhicule ou agent du personnage). Ces trois dimensions (celui qui est, celui qui joue, celui qui fait) ont tendance à se fondre en une seule au moment de l’exécution de la prouesse technique. »

Ou, comme le résume lapidairement Alexandre : « quand on fait un salto, il est difficile de faire croire qu’on est en train de faire autre chose ! Un corps est avant tout une personne, un individu, à la différence d’une "forme" ; même dans le domaine de la performance, il subsiste une volonté, une personne, un caractère... Nous nous situons parfois entre la machine et l’animal, mais nous sommes avant tout un individu en prise avec un milieu social. A l’inverse du dressage, il s’agit de retrouver ce qui est instinctif dans le corps : plutôt que de dompter l’animal, libérer la bête. Ne pas contraindre une discipline dans un sillon trop étroit. »

(1) Le cirque au risque de l’art, ouvrage dirigé par Emmanuel Wallon, avec la collaboration de Caroline Hodak.

Avec l’autorisation de Mouvement et de l’auteur