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TG STAN / chemin solitaire au Théâtre de la Bastille

Le Chemin solitaire Arthur Schnitzler / TG STAN Du 1 au 17 décembre 2009, à 21:00

Le plateau est blanc. des objets jonchent le sol. 5 comédiens, dont 2 comédiennes. ça se prépare. Ils sont déja tous là, ils fument, ils nous regardent, ils baissent la tête... Les personnages s’échangent d’un interprètes à l’autre, ça vascille, ça s’arrête pour se prendre longtemps dans les bras. ACCOLADE.. La scène est cartographiée par les postures. Très géométriques, les corps cadrent, sans se faire face. Les images affleurent en parallèle une femme ajuste le pied d’une chaise dans son oeil un homme tient en équilibre des fourchettes entre ses doigts un homme coince des livres entre ses cuisses une femme pose des mugs blanc sur ses pieds. Elle est assise une bouilloire fume la cafetière est lancée..

"le pire serait de revivre tous les bons moments"

Lorsque TG Stan rencontre E.wurm, ça donne une scénographie qui opère par décalage, infiltration, superposition, rapprochement ! Courez voir chemin solitaire au théâtre de la Bastille !.. ( Mélanie Perrier)


Dans Le Chemin solitaire de l’auteur viennois Arthur Schnitzler, nous découvrons une famille vivant dans le mensonge. L’on y parle du passé, de perdre des liens du sang, de vieillir, de faillir et d’avoir des enfants. Il apparaît que les pères ne sont pas les pères, les enfants ne sont pas les enfants, et il y a des gens qui meurent.

Théatre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75001 Paris. Tél : 01 43 57 42 14

Je n’éprouvais aucun remords, je ne regrettais rien. J’étais seulement ivre de liberté.

L’exercice de la lucidité ouvre sur un abîme de perplexité. Les réponses toutes faites n’ayant plus cours, la réalité se déploie dans une complexité nouvelle. Quelque chose est bousculé dans l’échelle des valeurs. Par son observation minutieuse des comportements humains dans un monde désenchanté, le théâtre d’Arthur Schnitzler montre à quel point les hommes sont des énigmes les uns pour les autres. La question de la liberté est au cœur de l’œuvre de l’écrivain viennois. Une question posée sur fond de nihilisme. « On ne peut se défendre d’une certaine indignation quand on regarde les hommes faire et laisser faire sur la grande scène du monde ; et bien que l’un ou l’autre semble parfois donner des preuves de sagesse, on finit par découvrir dans l’ensemble que tout est un tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de destruction. » C’est ainsi que Kant dépeint en traits assez noirs la réalité humaine. Une description qui évoque Shakespeare sans aucun doute, mais que l’on peut aussi appliquer à Schnitzler, avec tout de même cette différence importante que, chez ce dernier, la vision se resserre pour se concentrer sur l’homme privé. Que peut un homme ? Quelle est sa marge de liberté ? Jusqu’à quel point possède-t-il la maîtrise de son destin ? Ces questions sont un enjeu essentiel du théâtre de Schnitzler. Un théâtre qui intervient à l’aube du XXe siècle dans une société viennoise hautement raffinée. « Sans la croyance au libre arbitre, la terre serait non seulement le théâtre de la plus effroyable absurdité, mais aussi du plus insupportable ennui. L’absence de responsabilité efface de la conscience toute tentative d’exigence morale ; sans le sentiment de responsabilité, le Moi ne serait plus le Moi, la terre ne serait plus le théâtre de tragédies ou de comédies entre individus, mais une pitoyable ou une triste pantalonnade entre des instincts qui auraient toute latitude de s’incarner dans tel ou tel individu au gré du hasard », écrit Schnitzler ». Pas de hasard donc, mais un entrelacs complexe de motifs ; un réseau mouvant de forces contradictoires et de possibilités évoluant autour d’un axe incertain, cette notion de « moi » à laquelle Schnitzler accole celle de responsabilité.

La liberté se profile comme le moment décisif du choix qui détermine une vie. Mais cette liberté est très relative, personnelle, de l’ordre de la sensation et pour tout dire proche de la rêverie. Le sentiment de dominer son destin n’est qu’une illusion. « Les moments les plus heureux de notre vie sont ceux où nous avons l’étrange sensation de faire comme si nous étions capables de recommencer notre vie depuis le début et d’effacer celle que nous avons vécue jusque-là (…) », écrit encore Schnitzler. C’est là que les choses se compliquent, dans la mesure où l’être humain est inséparable de sa relation avec l’autre. D’où l’importance de la responsabilité évoquée plus haut. Car la liberté pour Schnitzler est toujours la liberté d’un seul ; tandis que la responsabilité est ce qui engage vis-à-vis d’autrui. Il y a donc une tension au cœur même de cette notion de liberté. Et c’est justement dans cette tension que s’inscrit une pièce comme Le Chemin solitaire. « La vie s’offrait à moi – cette vie-là, aucune autre. Et pour en jouir tout à fait, pour obéir à mon destin, j’avais besoin de mon entière liberté, rien ne devait peser sur moi », dit le héros de la pièce, le peintre Julian Fichtner. C’est une pulsion impérieuse, irrésistible, un appel auquel rien ne peut résister. Schnitzler ne juge pas son personnage. Tel un laborantin, il le laisse évoluer parmi ses semblables en observant patiemment les résultats de l’expérience. Il ne démontre pas, mais observe. Or ce qui est donné à voir dans cette pièce terrible, c’est l’isolement des individus les uns vis-à-vis des autres, leur opacité mutuelle. Comme s’ils étaient voués à ne jamais se comprendre. Comme si un voile opaque obscurcissait les relations humaines. Chacun suit sa propre logique, ses propres aspirations indépendamment des autres. « (…) tous ces êtres qui me sont si proches, qui pourtant ne savent même pas ce qui les lie, qui ne savent rien les uns des autres et dont le destin semble la dispersion, l’envol – vers quoi mon Dieu ? », remarque Mme Wegrat dont l’aventure passée avec Julian Fichtner sous-tend la pièce et lui donne son éclairage profondément mélancolique. Le grand art de Schnitzler consistant à disséquer les relations entre ces personnages.

Pour traduire cet univers terrible, mais tellement humain, les tg STAN ont opté en ce qui concerne la scénographie pour le blanc. Comme en écho au sens du détail quasi clinique du dramaturge. Travaillant sur la structure particulièrement subtile de la pièce, ils l’ont simplifiée pour lui donner une forme plus saillante, plus directe. Ils se sont aussi inspirés des sculptures interactives du plasticien autrichien Erwin Wurm. Une façon de créer une distance, mais aussi d’exprimer une certaine étrangeté, comme si une force extérieure figeait les protagonistes. Ils échangent aussi leurs rôles, glissant d’un personnage à l’autre comme par un habile tour de passe-passe. « On voulait éviter l’écueil du théâtre psychologique, explique Frank Vercruyssen. On ne voulait pas incarner les personnages, ce qui est un risque permanent avec ce genre de théâtre. Justement on voulait se situer ailleurs, aller plus loin, ouvrir d’autres perspectives. C’est loin d’être évident car les positions et les discours sont très différents d’un personnage à l’autre. Mais le fait de changer de rôle, comme ça, c’est un peu comme si on s’emparait d’un vêtement. Du coup, le personnage devient une sorte d’extra-personnage qui n’est jamais incarné par un individu. Il y a une sérénité dans ce spectacle qui tranche avec nos productions habituelles. Il y a une sorte de transparence qui révèle en pleine lumière cette dureté. Schnitzler est sans pitié. En même temps, on ne peut pas ne pas aimer ses personnages. D’autant que tout ce qui se dit là est très fort. C’est plein de résonances. Cela nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre histoire. C’est d’autant plus intéressant que c’est la première fois qu’avec les STAN nous montons un texte d’Arthur Schnitzler. »

Hugues Le Tanneur (© theatre de la bastille)