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Jeux d’échos (sur Stéphane Gilot et la performance de Caroline Dubois)

Sur l’installation de Stéphane Gilot et la performance de Caroline Dubois le vernissage aura lieu le 20 mars 2010 à Occurrence, galerie de Montréal

Jeux d’échos par Louise Provencher

Il n’est de geste que dans la venue et l’effacement J.-L. Giovannoni [1] Choc. Amoncelé (jeté ?) là devant, un amas de planches enchevêtrées, semblable à une scène effondrée sur laquelle on n’ose s’aventurer les pieds. Par, et pour, quels enchaînements ? Énigme à la clef. D’autant que de cet entresol disloqué, rompant les plages de silence, s’immisce surgi d’on ne sait quel hors-champ un murmure heurté. Les bribes d’une trame hantant la vacuité du lieu, semblant l’absorber. Flux dont on se surprend à combler les vides, à traquer les lignes de fuite comme s’il s’agissait d’en restreindre la force de contagion. La puissance à faire jaillir des êtres fantômes par réverbération, en soi, de leur voix… Suspens. Un corps se glisse au creux de la structure enchevêtrée, s’y fond, cherche la faille…le souffle court, les muscles tendus puis relâchés. Corps sous emprise, « possédé » par une matière qui résiste, une structure qui contraint, sinon dicte, une gestuelle débridée. Cris et soupirs vrillés tels autant de répons au bruissement hallucinatoire moulant son socle. Halètement que l’on peine à entendre, logé aux limites du régime de l’audible, du son qui fait sens. Projetant, à notre corps défendant peut-être, un régime singulier d’expériences visant à rendre signifiantes cette désarticulation, et tension, d’un corps déboussolé. Éperdu dans ses efforts, réitérés, pour se dresser. Se recomposer. Imperméable, selon toutes apparences au fait d’être observé, cet être nous tient, qu’il l’ait ou non volontairement cherché.

Question. Nos gestes garderaient-ils trace, que l’on en soit conscient ou pas, d’une institution du monde par sa prosopopée telle qu’inaugurée par le babil, où tout ce qui existe l’a d’abord été par le relais, non seulement social mais aussi viscéral, de l’écoute ? Une écoute qui « agit », drainant dans son sillage l’appréhension diffuse que l’on est soi-même écouté ? S’entendre parler est-il garant d’une identité ou au contraire est-il l’occasion de la faire vaciller pour mieux en révéler illusions et virtualités ? Serait-on « ventriloque », malgré soi ? Intervalle. Descente au sous-sol. Sur écran vidéo, la présence d’une rotonde sur laquelle étaient invités à s’ébrouer les visiteurs de Temps libre [2] (Re)voilà le module bien campé. Juché tel un îlot, ce symbole tant géographique que social de l’hétérotopie telle que thématisée par Foucault. Élément connu du répertoire de Stéphane Gilot, pratiqué de longtemps pour en dévisser les potentialités de naufrage…et de mises à flot. Gilot qui, on le sait, s’est toujours attaché, au fil de ses Plans d ‘évasion, à s’absenter comme maître du jeu. Histoire d’augmenter le coefficient d’indétermination quant au déroulement du processus mis en place. Plus encore, d’interroger chemin faisant les conditions permettant l’intensification d’une expérience, sensible, pour les participants. Et ce, même lorsque ses stratégies paraissent mimer celles d’une esthétique relationnelle où le spectateur se voit inscrit, pour ne pas dire conscrit, en tant que sujet social dans l’espace d’exposition. Cette fois ne fait pas exception. On pourrait même dire que Gilot donne un tour de vis supplémentaire à son modèle d’expérimentation. Différence au creux de la répétition.

Déjà vu. Sinon déjà écouté. L’être entrecroisé à l’étage déambule ici sur l’écran, l’air absent, parmi un groupe que l’on associe sans peine, justement, à celui des visiteurs d’une exposition. Figure trouble d’un Sujet qui se forme et se défait…devient, inlassablement, ce qu’il est…Faut-il y voir une préfiguration, ou une dématérialisation, de ce qui fut entrevu précédemment ? Est-ce que la scène au-dessus précède ou commente celle d’en bas ? Hypothèse ouverte. D’autant que l’on entend un étrange acousmêtre, aussi bien menacé que menaçant. Pincher Martin, personnage du roman de William Golding dont est tiré l’expression Buvard (du monde). Récit qui commence avec l’enlèvement, laborieux, des bottes du héros esseulé pour éviter sa plongée fatale tandis qu’il aborde un rocher. Une bouée improbable, au cœur de l’Atlantique. À la fin du texte, coup de théâtre, on réalise que le protagoniste s’est noyé, sans avoir eu même le temps de se déchausser. Quel statut dès lors accorder à un récit, et à une « installation », qui évoque un scénario irréalisé à l’instar de cela même qui se produirait au niveau d’un cerveau dit « émulateur », selon le mot de Berthoz ? Qui « parle » ? Et, surtout, « qui » recueille cette dérive, tant textuelle que physique, lors qu’y perce la dimension virtuelle du temps ? Fantôme ou sosie ? Shelter. Must have shelter. Die if I don’t.