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Le geste comme médialité

« Le geste souvent libérateur du performeur est une incursion dans le tissu des langages et des usages. » (1)

Des marches de Richard Long aux ballades d’Andre Cadere, en passant par les dérives de Francis Alÿs, la performance a démontré depuis plus de vingt ans qu’elle pouvait s’extraire de sa pure endurance ou de l’épreuve physique -pour ne pas dire corporelle - et prendre les chemins de micro-évènements où la marche se fait figure et les attitudes deviennent formes. Cette évolution pourrait être d’ailleurs le prolongement de ce qu’Allan Kaprow, dès 1958, appelait de ses vœux, à savoir cet art mettant en avant « le sens de l’ordinaire » à partir de l’existence vécue et de la quotidienneté.

Si l’on revient à l’étymologie, la performance serait un événement ou un acte dont le déroulement temporel constitue l’œuvre. Si nous devions tracer les lignes définissant les dispositifs artistiques que nous mettons en placeou qui nous intéresse ici, nous préférerions les inscrire sur le terrain du geste plus que sur celui de la performance proprement dite. Inviter aujourd’hui le geste sur les terres de la performance suppose au préalable de ne pas omettre la longue tradition qui le relie à l’œuvre d’art, celle où l’œuvre est passée du résultat d’une série de gestes successifs et distincts en expansion d’un geste : passant de l’ascèse de la calligraphie chinoise au geste héroïque américain, de la radicalité japonaise à la valorisation moderne du processus.

Le geste nous revient de cette histoire où la forme de l’œuvre naissait « d’un ressassement de la surface par le geste. » (2)

Mais ce geste ressassant (3) ne doit pas oublier non plus de se modeler sur l’évolution immatérielle qui a bouleversé l’œuvre à l’ère contemporaine. Et voir dans quelle mesure ce geste peut, enrichi de sa tradition picturale, s’annoncer comme une action pure. Ainsi donc, nous tenterons d’envisager le geste, maintenu dans une opposition à la performance, non pas comme un acte à accomplir ou à endurer, mais ancré dans le face-à-face avec l’autre. Précisons avec Catherine Cyssau que ce geste, que s’il a « son lieu de nomination - au centre du langage - là où s’engendre temporellement le figurable »(4), se profile derrière toutes opérations verbales, picturales, musicales, chorégraphiques, artistiques, lui qui est « puissance de ce qu’il bouge et mobilise dans le retrait de toute réalisation, de toute expression. » (5)

Choisir de privilégier le geste sur l’agir ou le faire, c’est l’imposer au milieu d’une interaction, et abandonner l’interaction centrée sur l’acte. Car tout en s’inscrivant dans la sphère de l’action, le geste se distingue nettement de l’agir (agere) et du faire (facere). Une distinction que l’on retrouve d’ailleurs chez Aristote, où dans un célèbre passage de l’Éthique à Nicomaque, ce dernier les oppose en ces termes :

« Le genre de l’agir (la praxis) est autre que celui du faire (poiésis). (...) En effet, tandis que le faire a une fin autre que lui-même, il n’en saurait être de même pour l’agir : car bien agir est en soi-même sa propre fin » (6)

En d’autres termes, le facere, le « faire », dont l’équivalent grec est la poiésis, recouvre des moyens mis au service d’une fin. En revanche, l’agere, « l’agir », en grec praxis, désigne une action qui est à elle-même sa fin. Entre ces deux pôles, tentons de recourir à un troisième genre d’action, celui de gerere dont découle le mot « geste ». Ce terme pourrait être traduit comme un « prendre sur soi », un « supporter », un « soutenir ». Ce geste soutiendrait alors l’idée d’un moyen libéré de toute relation à une fin, d’une médialité pure qui n’est plus astreinte ni à être à soi-même sa propre fin (comme l’agir) ni à être au service d’autre chose qu’elle-même (comme l’est le faire). Ce geste s’exposerait comme tel -comme « médialité », donc- entendue sous l’acception de Giorgio Agamben :

« Le geste consiste à exhiber une médialité, à rendre visible un moyen comme tel. »(7)

En effet, Giorgio Agamben réquisitionne cette notion de geste comme seul moyen à même de reconstruire la possibilité d’une communauté à venir. Selon lui, la seule manière de recouvrer l’expérience serait de faire surgir un moyen qui n’a d’autres finalités que lui-même : de réinventer le geste.

« Le geste est en ce sens communication d’une communicabilité. À proprement parler, il n’a rien à dire, parce que ce qu’il montre, c’est l’être-dans-le-langage de l’homme comme pure médialité. » (8)

Dans un monde aux idéologies défuntes, il faudrait revenir aux yeux d’Agamben, au ferment de toute communauté : l’expérimentation de la communicabilité. Faire l’expérience de notre faculté de communiquer médiatisée par le geste me semble d’autant plus pertinente qu’elle s’approche de ce que nous tentons de délimiter par cette idée du geste. Mais si la réinvention de celui-ci sert à l’expérimentation, est-ce à dire que l’interaction qu’il produit redevient la fin du geste ? Selon nous, la réinvention est expérimentation, l’expérimentation est interaction. Ce geste ainsi réenclenché entre les hommes se concrétise non plus dans l’acte mais dans un mouvement parfois infime d’adresse à l’autre. Ce geste s’ajuste ainsi en média et prétexte à une interaction incertaine.

Ils portent à chaque fois leur propre finalité, celle de leur réinvention effective à produire à deux. La fin est donc bien le geste et non la communication. Car il ne revient pas ici de céder à un geste communicationnel . Celui-ci placerait la communication comme fin en soi, rejoignant une certaine tyrannie contemporaine de la communication et de l’information où la connexion (9) prime sur le contenu de la relation. Le geste serait alors destiné à relier, à connecter, à mettre en contact. Ne flirtons pas non plus avec l’esthétique communicationnelle, qui fait de l’événement un « dispositif technologique de contact » centré non pas sur le contenu mais sur « l’activation du circuit. » Agamben le répète :

« Il ne s’agit pas ici de communiquer quelque chose au moyen de la langue, mais de communiquer le moyen même de la communication. » (10)

Que les hommes soient voués à communiquer ensemble est une chose, exposer ce lien en est une autre. Une telle exposition reviendrait - ce que nous stigmatisions plus haut- à exposer uniquement de la relation en oubliant que cette relation entre les hommes a pour vertu fondamentale de les faire interagir.

NOTES 1. Richard Martel, Art-Action, Dijon, Ed. Les Presses du réel, coll. L’écart Absolu, 2005, p.32

2. J.Clay, Le Romantisme, Paris, Ed. Hachette, Coll.Réalités,1980, P.108

3. Pour reprendre le terme de Bernard Vouilloux, emprunt de l’héritage pictural et portant la trace de celui de Blanchot. Bernard Vouilloux, Le geste, Bruxelles, Ed. La lettre volée, 2001.

4.Catherine Cyssau, Au lieu du geste, Paris, Ed. PUF, 1995, p. 18

5.Catherine Cyssau, ibid, p. 47

6. Aristote, L’Éthique à Nicomaque, Pais, Ed.Vrin, 1994, VI, 1140, p. 285-286.

7.Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Notes sur le politique, Paris, Ed. Rivages, 1995, p. 69

8. Giorgio Agamben, le geste et la danse, dans « & , la danse », Revue d’esthétique, N°22, Paris, Ed. Jean-Michel Place1992, p. 10

9. « Connecting people » assènent les publicités de téléphonie mobile. « Communiquer en temps réel et rester en contact avec votre tribu » nous rabâche une autre. Sans parler de la technologie WIFI qui permet à présent de « rester connecter » à Internet sans la contrainte du fil ! Deleuze ne disait-il pas « Nous ne souffrons pas d’incommunication, mais au contraire de toutes les forces qui nous obligent à nous exprimer quand nous n’avons pas grand chose à dire. » Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Ed. de Minuit, 1990, p.188.C’est précisément de cette logique instrumentale de la communication que le geste cherche à se dégager, étant donné qu’elle réduit l’œuvre et l’art à un moyen pour dire quelque chose, et l’autre à un sujet-récepteur. Le geste augurait dans l’œuvre s’inscrirait là où les individus sont en rapport les uns aux autres avant même d’en avoir décidé. Dire alors que l’œuvre par ce geste parle à partir de cette forme ouverte de communication, c’est dire qu’elle ne communique pas du sens mais qu’elle se communique elle-même comme sens. C’est même lorsque toute intention de communiquer du sens se suspend que la communication devient possible et que le sens se donne, un sens qui résonne ici de l’en commun. Ce qui se donne alors n’est plus du sens mais le partage.

10. Giorgio Agamben, le geste et la danse, dans « & , la danse », Revue d’esthétique, N°22, Paris, Ed. Jean-Michel Place,1992, p.9.